2019 : Quelques notes sur « La poussière, la pourriture et le mouvement »

Quelques notes sur « La poussière, la pourriture et le mouvement. Contribution aux débats sur la question révolutionnaire et quelques mots sur le « nihilisme » » (Ravage éditions, avril 2019)

Il faut reconnaître les efforts de nouvelles tendances au sein du communisme
contemporain visant à abolir toute forme de transition ou de gestion « révolutionnaire »…
Aviv Etrebilal

Est-il encore possible d’être marxiste aujourd’hui sans produire de l’idéologie,
comme l’a brillamment réussi, à l’occasion, Marx lui-même ?
Certainement que oui, mais les conditions ne sont peut-être pas
encore réunies pour un tel dépassement…
Aviv Etrebilal

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Distribuer bons et mauvais points aux communistes, aux nihilistes et aux anarchistes contemporains
avec pour prétexte trois vieux articles signés Le Rétif, alias Viktor Kibaltchitch alias Victor Serge, voilà comment se traduisent les obsessions du compilateur de la brochure La poussière, la pourriture et le mouvement parue chez Ravage. Quant à la volonté de dépoussiérer un des plus vils exemples historiques de cheminement de l’anarchisme vers le communisme, de l’individualisme vers le bolchévisme (puis le trotskisme), cela touche certainement à une dimension introspective qu’on se gardera bien d’explorer. Mais pourquoi pas, après tout, si on apprécie les contorsionnistes de la politique.

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Par contre, reconnaissons-le, c’est une sacrée trouvaille que de prôner dans une longue introduction laborieuse (plus de la moitié de la brochure) truffée de notes de bas de page autoréférentielles l’exact contraire des textes du Rétif ! A ce compte là, on peut à peu près publier tout et n’importe quoi, et c’est bien sûr l’inénarrable Aviv Etrebilal qui s’y colle. Avec sa prose boursouflée, notre idéologue y pourfend ainsi du « nihiliste » à hue et à dia, au nom bien sûr de ses propres « perspectives révolutionnaires et interventionnistes » (p15). Une « intervention » anarchiste qui devrait même sans blague être inspirée par « le monde », un « monde » dont nous aurions « tout à apprendre » (p14) et pas tout à détruire… soit précisément le genre de mirages que dénonçait avec virulence Le Rétif dans ses articles de 1910-1911. Pour ce dernier, c’était fondamentalement aux individualités anarchistes d’influencer le milieu environnant autoritaire, et certainement pas l’inverse. Comment qualifier alors cette maigre compilation autrement que comme une opération de récupération, puisqu’elle instrumentalise les idées de l’éphémère anarchiste individualiste du siècle dernier qui aurait très bien pu rester dans les poubelles de l’histoire des transfuges célèbres, afin de nous les refourguer sous forme d’une vision « interventionniste » ? Une vision tournicotante comme « la poussière qui s’envole sans camper sur nous-mêmes » (p14), virevoltant au gré des vents du moment. Comme une girouette, en somme.

De son côté, Le Rétif était pourtant clair sur son refus de tout agir en faveur de la révolution sociale, ce que même un poseur comme Etrebilal devrait être en mesure de saisir : « Les révoltes immédiates exigent impérieusement tout notre effort ; nous n’avons ni loisirs ni les moyens de le gaspiller en vue de révoltes très futures – et très hypothétiques » (p22), « si un mouvement révolutionnaire se produisait à présent, même victorieux, sa valeur rénovatrice serait minime » (p24), ou encore « nous en déduisons que la révolution est encore lointaine ; et, pensant que les joies de la vie sont dans le Présent, nous croyons peu raisonnable de consacrer nos efforts à ce futur. » (p25). Le Rétif de cette période était un individualiste très de son temps, notamment à travers sa foi dans le progrès ou son racialisme exacerbé (voir par exemple La guerre au service de la vie, dans l’anarchie du 2 novembre 1911), qui entendait vivre « dans la réalité présente » et pas dans la fiction du futur. La révolution en mode Grand Soir n’était pour lui qu’une nouvelle forme de religiosité pour continuer d’endurer notre mal ici bas, tandis que le salut se trouvait en allant directement briser la source de l’esclavage – la servitude volontaire –, à travers une nécessaire « révolution des mentalités » qui se produira graduellement en agissant en anarchistes.

Le Rétif était ainsi un farouche partisan de l’éducationnisme par le fait, d’une « évolution préalable nécessaire à toute révolution » (p25), qu’il opposait à la fois à la proposition anarcho-syndicaliste de
grève générale et bakouniniste de rupture insurrectionnelle : pour « transformer la société« , il fallait selon lui d’abord faire évoluer les cerveaux, faire progresser les intelligences, « améliorer les
individus, les purifier, les rendre forts, leur faire aimer et désirer ardemment la vie, les rendre capables des révoltes salutaires, telle est l’unique issue. Hors de la rénovation des Hommes il n’est pas de salut ! ». Sans ce préalable, tout était vain pour un Rétif qui s’opposera un peu plus tard aux compagnons illégalistes de la dite « bande à Bonnot » : « Croire que par des chambardements désordonnés, avec l’énergie sauvage des cohortes ouvrières, on peut abolir une puissance, instaurer un peu d’harmonie, est enfantin. Se figurer l’agisseur idéal sous forme de l’individu prompt au coup de poing – ou de fusil – est naïf. (…) L’agisseur – l’individu dont la révolte violente ou non est facteur de progrès – doit être une personnalité forte, consciente, nette et fière, non embrumée de haine ou d’illusions. S’imaginer que des foules impulsives, tarées, ignorantes, en finiront avec l’illogisme morbide de la société capitaliste, est une illusion grossière. Parce que ce sont justement les tarés de ces foules qu’il importe de détruire pour que la vie puisse être ample et bonne à tous ».

Ben quoi, vous n’avez pas lu ces passages dans la brochure d’Aviv Etrebilal, qui prétend pourtant pompeusement reproduire l’article L’illusion révolutionnaire, publié dans l’anarchie du 28 avril 1910* ? Pourquoi ? Tout simplement parce que le récupérateur, non content d’utiliser ces trois articles pour les mettre au service de son rrrévolutionarisme éclectique, a tout bonnement supprimé pas moins du tiers conclusif de cet article, celui terriblement gênant pour sa propre perspective, et bien sûr sans même le signaler (pas même avec un signe typographique quelconque ou une mention
en introduction). Soit une manipulation grossière dont il est coutumier, notamment à propos de textes historiques – comparez par exemple les communiqués d’attaque originaux de la Angry
Brigade (1970-72) en anglais avec leur traduction chez Ravage éditions.

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Falsificateur patenté, en plus du reste, ça commence à faire vraiment beaucoup pour un Aviv Etrebilal qui a voulu par là apporter sa ridicule « contribution aux débats sur la question révolutionnaire ». Mais quoi d’étonnant, au fond, puisque le triste sire n’a rien trouvé de mieux pour définir son propre « anarchisme sans adjectif » que de se placer sous les auspices d’un brillant théoricien nommé… Diego Abad de Santillán (pp13-14) ? Abad de Santillan, oui oui, le ponte syndicaliste de l’anarchisme argentin (FORA) qui a diffamé à de nombreuses reprises dans son journal La Protesta le compagnon expropriateur Severino Di Giovani, en le traitant notamment d’« agent fasciste » et d’« infiltré policier» suite aux attaques explosives de ce dernier en solidarité avec Sacco et Vanzetti et contre les intérêts du fascisme italien (cette campagne de calomnies coûta notamment la vie au rédacteur de La Protesta Emilio López Arango en 1929, abattu de trois balles).
C’est le même Abad de Santillan qui sera en 1936 conseiller économique au sein du Ministère de l’économie de Catalogne, et s’opposera de toutes ses forces en compagnie des dirigeants de la CNT aux Amis de Durruti lors des journées insurrectionnelles de mai 1937 en Espagne. Un bien bel exemple d’anarchiste sans adjectif que voilà donc, ce Diego Abad de Santillán sur lequel s’appuie Etrebilal en nous gratifiant même d’une longue citation du type pour rallonger la sauce (note 11, page 13).

Pour finir, on ne résistera pas au plaisir de mettre la phrase en entier, tant le miroir identitaire dans lequel Narcisse Etrebilal se contemple est saisissant de confusionnisme : « je suis anarchiste sans adjectif, pour reprendre l’expression employée par Voltairine de Cleyre ou Diego Abad de Santillán, bien que je sois à la fois révolutionnaire au sens bakouninien et individualiste au sens stirnérien ». A deux doigts de se noyer dans son modeste auto-portrait, Etrebilal précise encore quelques lignes plus loin « je crois qu’il nous faut nous laisser saisir et pénétrer par la réalité du monde et par l’inconnu comme la poussière qui s’envole », puis « nous n’avons pas tout à apprendre au monde (…) mais tout à apprendre de lui ». Se faire saisir et pénétrer par la réalité (abjecte) du monde plutôt que de s’en saisir, afin de la détruire et de la transformer, c’est donc cela qu’Aviv a retenu de Bakounine ? Prendre le monde d’autorité et son cortège d’horreurs comme point de référence plutôt que sa propre individualité, avoir tout à apprendre de lui plutôt que de cultiver et d’approfondir notre propre monde intérieur pour mieux affronter celui qui nous emprisonne, c’est donc cela qu’Aviv a retenu de Stirner ?

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Poussière aux pieds vaut mieux que poussière au derrière.
G. Flaubert

On comprend dès lors mieux, bien mieux, trop même, pourquoi dans son avant propos à la revue Des Ruines de mars 2019 (p4) signé de ses initiales A.E., le misérable auteur qui signe sous le pseudonyme récurrent d’Aviv Etrebilal a tenu à vilipender publiquement les « considérations d’ordre personnelles et affectives » de la double attaque d’antennes-relais de téléphonie mobile (Orbeil, Puy-de-Dôme, 22 août 2017) effectuée en solidarité avec deux compagnon.ne.s (Kara et Krem) alors incarcéré.e.s pour l’affaire de la keufmobile incendiée quai de Valmy. C’est sans doute son côté individualiste au sens stirnérien qu’il avait dû égarer ce matin-là quand il a lâché son rôt contre la dimension personnelle et affective propre à tout individu qui passe à l’attaque.
On comprend dès lors mieux, bien mieux, trop même, pourquoi il a également tenu à conspuer publiquement dans la même revue « une série de communiqués [d’attaques incendiaires] surréalistes publiés ces derniers temps et dont les ressorts s’expliquent par une sorte de perspective auto-thérapeutique, des « envies », des « affects », des raisons « personnelles » », en qualifiant tout cela d’un laconique « Morbidité. Absurdité ». C’est sans doute son côté révolutionnaire au sens bakouninien qu’il avait dû égarer ce matin-là quand il a lâché son vomi surréaliste contre des envies et des perspectives destructrices de structures mortifères du pouvoir.

On comprend surtout à présent pourquoi Etrebilal s’est entiché du politicien Victor Serge qui passa d’un bref individualisme anarchiste à un long hiver de collaboration avec le communisme autoritaire : tout simplement parce que là où le seul mouvement qui agite l’esprit n’est plus que falsification de textes que personne n’ira vérifier, jeux de miroirs autoréférencés et posture idéologique, ne subsiste qu’un Ego opportuniste à préserver. Derrière le fantôme poussiéreux d’Aviv Etrebilal, stagne un petit auteur pourrissant.

Pour la liberté, contre tous les pouvoirs

Avril 2019,
Aviv Sudividnisel

* on peut le lire en entier ici : http://archivesautonomies.org/IMG/pdf/anarchismes/avant-1914/anarchie/anarchie-n264.pdf

[Trouvé sur Sans attendre, 25 avril 2019]