
percée en France
Le Figaro, 29 décembre 2025
« L’antimilitarisme est un sujet qui monte depuis le début de la guerre en Ukraine et qui s’est exacerbé après l’attaque terroriste du Hamas du 7 octobre 2023 », souligne un fonctionnaire de haut rang. Même si ce thème est un “classique” chez les anarchistes et l’extrême gauche, personne n’a vraiment vu venir le mouvement s’élargir jusqu’à l’écologie radicale. »
Un peu partout sur le territoire, l’antimilitarisme ne cesse d’enfler au moment même où le pays se réarme pour faire face à la menace russe et que l’esprit patriote reste vivace dans l’opinion, à l’image de ces agriculteurs de Corrèze qui ont entonné La Marseillaise, un genou à terre, chantant leur amour de la France devant des gendarmes mobiles venus le 19 décembre dernier les déloger de l’A20 bloquée depuis plusieurs jours. Le mois dernier, des individus ont vandalisé une agence d’assurances à Toulouse sous prétexte que la compagnie est en lien avec l’entreprise israélienne Elbit Systems, qui fabrique notamment des drones de reconnaissance. L’action a été revendiquée sur un blog de la mouvance « anarcho-autonome » hostile aux sociétés qui acceptent d’ « assurer le génocide ». Ceux que les autorités désignent à mots couverts comme des « ennemis de l’intérieur » tissent leur toile à l’international et mettent en œuvre les engagements pris lors du 16e Salon du livre anarchiste des Balkans, exhortant, depuis Pristina, à l’été 2024, ses troupes – dont une délégation française – à « agir contre le militarisme et le nationalisme ».
Leur communiqué final fustige une « pression croissante sur les sociétés locales pour accepter une nouvelle réalité toujours plus militarisée sous la prétention de peur et d’incertitude pour l’avenir ». En caractères gras, les anarchistes affichent la couleur : « Nous appelons à des actions contre l’industrie de l’armement et le transport d’armes, contre tous les appareils militaires nationaux, les coalitions militaires multinationales et la militarisation croissante de nos sociétés. » « En France, le message a été reçu 5 sur 5, observe-t-on au sein des services de renseignements. Relayé par la mouvance propalestinienne, il a aussi fédéré les opposants au “techno-totalitarisme” hostiles à toutes les innovations, les pacifistes de toutes obédiences et les jusqu’au-boutistes de la défense de l’environnement hostiles à l’extractivisme, c’est-à-dire l’exploitation intensive des ressources naturelles. »
En creux, toutes les franges contestataires semblent se retrouver dans ce nouveau combat synonyme, espèrent-elles, d’un grand désordre à venir. Avant le grand soir tant espéré, les groupuscules intensifient le harcèlement tous azimuts, fidèle à la stratégie dite des « mille entailles », qui vise à épuiser peu à peu l’adversaire et à vaincre sa capacité de résilience en lui infligeant une multitude de blessures jusqu’à lui faire mettre un genou à terre. Derrière l’ambition de « désarmer le militarisme », des rassemblements se sont formés devant des sites symboliques. Lors du mouvement Bloquons tout, près de 150 activistes ont manifesté le 10 septembre dernier à Marseille devant le site Eurolinks, fabriquant des composants pour armes automatiques. Visages masqués et porteurs de keffieh, ils brandissaient des drapeaux palestiniens et une banderole accusant l’armateur Maersk d’être un « transporteur d’armes, complices du génocide » à Gaza.
Quand bien même les exportations françaises d’armement au profit de régime de Tel-Aviv sont quasi nulles – en 2024, Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, les estimait à 0,2 % du total, soit 27,1 millions d’euros -, le mouvement Stop Arming Israël maintient la pression en distribuant des tracts devant des sites de production et anime une carte interactive livrant à la vindicte des internautes les entreprises jugées complices de « l’économie de guerre » au Proche-Orient.
Sur le terrain, les sabotages sont bien préparés. Les services spécialisés ont répertorié des destructions volontaires d’installations alimentant un pôle technologique dans le Calvados dès mai et août 2023. Début octobre 2024, une opération de sabotages des voies ferroviaires a été attribuée dans la région de Toulouse à des « libertaires » visant explicitement à entraver les « chemins de guerre ». Objectif ? « Empêcher les salariés des entreprises d’armement du secteur de se rendre sur leur lieu de travail », avance une source informée. Sur le qui-vive, les services français sont attentifs à tous les signaux inquiétants visant des sites protégés.

Plusieurs alertes ont été lancées après trois survols de drones détectés les 10 et 12 novembre derniers au-dessus de bâtiments produisant des explosifs et propulseurs d’obus du site Eurenco de Bergerac. Entre ces deux épisodes, le 11 novembre, un engin non identifié a effectué au moins deux passages au-dessus de la gare de triage de Mulhouse où stationnait un convoi de chars Leclerc revenant d’un exercice militaire. L’attention est d’autant plus grande que la France est périodiquement le théâtre d’opérations Mousquetaire [déploiement d’une brigade US depuis les États-Unis et via un port français] ultrasensibles. Sous très haute protection, elles ont déjà conduit, notamment au départ du port de Dunkerque, à l’acheminement « logistique » de l’armée américaine destiné à ravitailler ses unités en Allemagne et en Pologne. Et donc à « durcir » la posture en Europe de l’Est.
Dans le contexte actuel, les cargaisons bénéficient d’une « bulle de protection » qui tient à distance toutes menées subversives. À l’heure où la France doit rassembler ses forces vives, les menaces visant à affaiblir nos armées sont réelles. Un rapport d’information de la commission des finances consacrée à la guerre économique et présenté en juillet dernier rappelle que la base industrielle technologique et de défense (BITD) n’a jamais fait l’objet d’autant d’attaques en tous genres (vols, intrusions non autorisées, sabotages, espionnages, déstabilisation informationnelle venue de Russie). Le nombre des atteintes se situe désormais entre 500 et 550 par an. Dans ce contexte, les menées antimilitaristes cherchent à affaiblir l’outil tricolore. Ignorer ce danger serait conduire le pays sur un chemin funeste.
* NdSN : Tous les neuf mois, les États-Unis procèdent à la relève de leurs forces stationnées en Europe. En juillet 2020 s’est déroulé « Mousquetaire I » : 374 matériels roulants, 56 hélicoptères et 250 conteneurs appartenant à la 101st Combat Aviation Brigade de l’US Army ont débarqué à Bordeaux et La Rochelle depuis Jacksonville (Floride), en direction de l’Allemagne, la Pologne et la Lettonie. En février 2021 s’est déroulé « Mousquetaire II » : 55 hélicoptères, 610 véhicules et 312 conteneurs appartenant à la 1st Combat Aviation Brigade ont débarqué dans le port de Dunkerque et sur l’aéroport de Calais-Marck, avant de rejoindre l’Europe de l’Est, via la Belgique et l’Allemagne. En novembre 2024 s’est déroulé l’opération Atlantic Resolve concernant la 3e brigade de la 1re division blindée de l’US Army, du Portugal à la Pologne, faisant transiter par la route dans l’Hexagone, près de 937 pièces, dont 90 engins blindés chenillés, et du matériel sensible, entre Hendaye (Pyrénées-Atlantiques) et Ottmarsheim (Haut-Rhin), en provenance du Portugal et en direction de la Pologne.
