Le pouvoir s’alarme de l’antimilitarisme des « ennemis de l’intérieur »

Novembre 2024 : transit par route d’une centaine d’engins blindés et de matériel sensible de l’US Army, entre Hendaye (Pyrénées-Atlantiques) et Ottmarsheim (Haut-Rhin)
Attisé par l’ultragauche, l’antimilitarisme fait une inquiétante
percée en France

Le Figaro, 29 décembre 2025

« La guerre à la guerre » : derrière ce mot d’ordre droit venu du socialisme révolutionnaire défendu par Rosa Luxemburg il y a un peu plus d’un siècle, toute une nébuleuse d’ultragauche orchestre à bas bruit une campagne de sabotages et d’actions de déstabilisation ciblant l’appareil militaro-industriel de défense à travers tout le pays. Vent debout contre l’augmentation du budget des armées, doté d’une enveloppe de 400 milliards d’euros consentie dans la loi de programmation 2024-2030, ulcérés par la relance d’un service national volontaire censé exalter l’élan patriotique et furieux après la confirmation, le 21 décembre dernier par Emmanuel Macron, de la construction d’un futur porte-avions de nouvelle génération, les plus « ultras » font grimper la fièvre antimilitariste. Depuis des mois, leurs manifestations prennent les formes les plus inquiétantes.Ainsi, le 21 juin dernier, la police judiciaire de Paris a interpellé sept activistes qui projetaient de perturber le 55e Salon aéronautique du Bourget en lâchant dans le ciel un essaim de ballons gonflés à l’hélium pour empêcher les avions de s’envoler. Selon nos informations, plusieurs mis en cause étaient fichés par les services. Le groupuscule avait prévu de passer à l’action en marge d’une manifestation regroupant près de l’aéroport quelque 1 400 personnes venues dénoncer l’« économie de guerre » et le « business de la mort » au nom de la lutte contre « le militarisme, l’extrême droite et le racisme, le colonialisme et le patriarcat ». « Autant dire que tout le spectre contestataire est balayé », siffle un policier spécialisé qui rappelle que les perquisitions avaient permis de saisir une « bonbonne de grande taille ainsi que 200 ballons ». L’enquête a permis d’esquisser des liens entre ce projet clandestin et collectif « guerre à la guerre », au sein duquel se sont agrégés depuis janvier dernier des « antifas », des féministes révolutionnaires, des étudiants des comités propalestiniens, des militants de la Marche des solidarités ou encore des « gilets noirs », composés majoritairement de sans-papiers se battant pour la « régularisation des migrants de France ».Selon nos informations, les agents de la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT), à la pointe de la lutte contre cette menace, ont détecté en septembre dernier des activistes qui s’apprêtaient à attaquer un transformateur électrique alimentant le futur campus de Thales de Meudon-la-Forêt, volontiers décrit comme l’un des plus grands du monde, qui a vocation à accueillir d’ici 2027 environ 5 500 salariés experts dans le domaine de la sûreté et la sécurité des vols, tant civils que militaires.« Alors que le génocide à Gaza est en phase terminale, les marchands d’armes “collabos” ont plus que jamais pignon sur rue », s’étranglent les saboteurs en puissance sur les réseaux sociaux. Derrière les slogans « FreePalestine » et « IDF en feu » (IDF pour Israel Defense Forces), ces derniers légitiment leur action et appellent à changer de braquet : « Brûlons leurs entrepôts et chantiers, leurs câbles et leurs bagnoles, cassons et sabotons leur matériel pour les faire payer… » « Plutôt que de s’attaquer physiquement à des responsables d’entreprises de sous-traitance et d’essuyer les foudres de la machine antiterroriste, les antimilitaristes préfèrent cibler les réseaux qui alimentent les sites protégés », explique un cadre de la police judiciaire qui garde en mémoire le raid contre des installations électriques de la Côte d’Azur, perpétré en mai dernier pour paralyser le dernier ­Festival de Cannes et s’offrir une résonance médiatique internationale.La Sous-direction antiterroriste avait été saisie et l’action revendiquée par deux bandes d’anarchistes. « Et… coupez ! Votre spectacle qui sert de vitrine à une République française grandiloquente, défenseuse des valeurs du ­Progrès sur la scène internationale, mais surtout deuxième exportatrice d’armes dans le monde », avaient-elles cinglé sur la plateforme d’ultragauche ­Indymédia tandis que 160 000 foyers s’étaient retrouvés privés d’électricité. « Cette action visait non seulement à perturber le festival, mais aussi à priver de courant les centres de recherche et les usines de Thales Alenia Space, ses dizaines de sous-traitants, les start-up de la French Tech qui s’imaginent à l’abri, l’aéroport et tous les autres établissements industriels, militaires et technologiques de la zone », ont assumé les artisans du chaos en terminant par ce mot : « Et… coupez ! Le courant de vos industries militaires-technologiques ».

« L’antimilitarisme est un sujet qui monte depuis le début de la guerre en Ukraine et qui s’est exacerbé après l’attaque terroriste du Hamas du 7 octobre 2023 », souligne un fonctionnaire de haut rang. Même si ce thème est un “classique” chez les anarchistes et l’extrême gauche, personne n’a vraiment vu venir le mouvement s’élargir jusqu’à l’écologie radicale. »

Un peu partout sur le territoire, l’antimilitarisme ne cesse d’enfler au moment même où le pays se réarme pour faire face à la menace russe et que l’esprit patriote reste vivace dans l’opinion, à l’image de ces agriculteurs de Corrèze qui ont entonné La Marseillaise, un genou à terre, chantant leur amour de la France devant des gendarmes mobiles venus le 19 décembre dernier les déloger de l’A20 bloquée depuis plusieurs jours. Le mois dernier, des individus ont vandalisé une agence d’assurances à Toulouse sous prétexte que la compagnie est en lien avec l’entreprise israélienne Elbit Systems, qui fabrique notamment des drones de reconnaissance. L’action a été revendiquée sur un blog de la mouvance « anarcho-autonome » hostile aux sociétés qui acceptent d’ « assurer le génocide ». Ceux que les autorités désignent à mots couverts comme des « ennemis de l’intérieur » tissent leur toile à l’international et mettent en œuvre les engagements pris lors du 16e Salon du livre anarchiste des ­Balkans, exhortant, depuis Pristina, à l’été 2024, ses troupes – dont une délégation française – à « agir contre le militarisme et le nationalisme ».

Leur communiqué final fustige une « pression croissante sur les sociétés locales pour accepter une nouvelle réalité toujours plus militarisée sous la prétention de peur et d’incertitude pour l’avenir ». En caractères gras, les anarchistes affichent la couleur : « Nous appelons à des actions contre l’industrie de l’armement et le transport d’armes, contre tous les appareils militaires nationaux, les coalitions militaires multinationales et la militarisation croissante de nos sociétés. » « En France, le message a été reçu 5 sur 5, observe-t-on au sein des services de renseignements. Relayé par la mouvance propalestinienne, il a aussi fédéré les opposants au “techno-totalitarisme” hostiles à toutes les innovations, les pacifistes de toutes obédiences et les jusqu’au-boutistes de la défense de l’environnement hostiles à l’extractivisme, c’est-à-dire l’exploitation intensive des ressources naturelles. »

En creux, toutes les franges contestataires semblent se retrouver dans ce nouveau combat synonyme, espèrent-elles, d’un grand désordre à venir. Avant le grand soir tant espéré, les groupuscules intensifient le harcèlement tous azimuts, fidèle à la stratégie dite des « mille entailles », qui vise à épuiser peu à peu l’adversaire et à vaincre sa capacité de résilience en lui infligeant une multitude de blessures jusqu’à lui faire mettre un genou à terre. Derrière l’ambition de « désarmer le militarisme », des rassemblements se sont formés devant des sites symboliques. Lors du mouvement Bloquons tout, près de 150 activistes ont manifesté le 10 septembre dernier à Marseille devant le site Eurolinks, fabriquant des composants pour armes automatiques. Visages masqués et porteurs de keffieh, ils brandissaient des drapeaux palestiniens et une banderole accusant l’armateur Maersk d’être un « transporteur d’armes, complices du génocide » à Gaza.

Quand bien même les exportations françaises d’armement au profit de régime de Tel-Aviv sont quasi nulles – en 2024, Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, les estimait à 0,2 % du total, soit 27,1 millions d’euros -, le mouvement Stop Arming Israël maintient la pression en distribuant des tracts devant des sites de production et anime une carte interactive livrant à la vindicte des internautes les entreprises jugées complices de « l’économie de guerre » au Proche-Orient.

Sur le terrain, les sabotages sont bien préparés. Les services spécialisés ont répertorié des destructions volontaires d’installations alimentant un pôle technologique dans le Calvados dès mai et août 2023. Début octobre 2024, une opération de sabotages des voies ferroviaires a été attribuée dans la région de ­Toulouse à des « libertaires » visant explicitement à entraver les « chemins de guerre ». Objectif ? « Empêcher les salariés des entreprises d’armement du secteur de se rendre sur leur lieu de travail », avance une source informée. Sur le qui-vive, les services français sont attentifs à tous les signaux inquiétants visant des sites protégés.

Opération Mousquetaire I à La Rochelle en juillet 2020

Plusieurs alertes ont été lancées après trois survols de drones détectés les 10 et 12 novembre derniers au-dessus de bâtiments produisant des explosifs et propulseurs d’obus du site Eurenco de ­Bergerac. Entre ces deux épisodes, le 11 novembre, un engin non identifié a effectué au moins deux passages au-dessus de la gare de triage de Mulhouse où stationnait un convoi de chars ­Leclerc revenant d’un exercice militaire. L’attention est d’autant plus grande que la France est périodiquement le théâtre d’opérations Mousquetaire [déploiement d’une brigade US depuis les États-Unis et via un port français] ultrasensibles. Sous très haute protection, elles ont déjà conduit, notamment au départ du port de Dunkerque, à l’acheminement « logistique » de l’armée américaine destiné à ravitailler ses unités en ­Allemagne et en Pologne. Et donc à « durcir » la posture en Europe de l’Est.

Dans le contexte actuel, les cargaisons bénéficient d’une « bulle de protection » qui tient à distance toutes menées subversives. À l’heure où la France doit rassembler ses forces vives, les menaces visant à affaiblir nos armées sont réelles. Un rapport d’information de la commission des finances consacrée à la guerre économique et présenté en juillet dernier rappelle que la base industrielle technologique et de défense (BITD) n’a jamais fait l’objet d’autant d’attaques en tous genres (vols, intrusions non autorisées, sabotages, espionnages, déstabilisation informationnelle venue de Russie). Le nombre des atteintes se situe désormais entre 500 et 550 par an. Dans ce contexte, les menées antimilitaristes cherchent à affaiblir l’outil tricolore. Ignorer ce danger serait conduire le pays sur un chemin funeste.


* NdSN : Tous les neuf mois, les États-Unis procèdent à la relève de leurs forces stationnées en Europe. En juillet 2020 s’est déroulé « Mousquetaire I » : 374 matériels roulants, 56 hélicoptères et 250 conteneurs appartenant à la 101st Combat Aviation Brigade de l’US Army ont débarqué à Bordeaux et La Rochelle depuis Jacksonville (Floride), en direction de l’Allemagne, la Pologne et la Lettonie. En février 2021 s’est déroulé « Mousquetaire II » : 55 hélicoptères, 610 véhicules et 312 conteneurs appartenant à la 1st Combat Aviation Brigade ont débarqué dans le port de Dunkerque et sur l’aéroport de Calais-Marck, avant de rejoindre l’Europe de l’Est, via la Belgique et l’Allemagne. En novembre 2024 s’est déroulé l’opération Atlantic Resolve concernant la 3e brigade de la 1re division blindée de l’US Army, du Portugal à la Pologne, faisant transiter par la route dans l’Hexagone, près de 937 pièces, dont 90 engins blindés chenillés, et du matériel sensible, entre Hendaye (Pyrénées-Atlantiques) et Ottmarsheim (Haut-Rhin), en provenance du Portugal et en direction de la Pologne.

Dunkerque (Nord), février 2021 : Opération « Mousquetaire II », déploiement d’une brigade US depuis les États-Unis et via un port français, en direction des pays de l’Est